jeudi 27 octobre 2011

Les événements baveux

Moi ça fait longtemps que j’encule l’horloge, que je fistfucke l’heure du coucher. Je me couche quand mon corps peut rien faire d’autre et m’endors dans le temps de le dire. Sauf cette nuit, où j’ai tellement combattu l’insomnie à coups de pas rouvrir le portable que j’ai eu le temps de me repasser toute mon enfance dans la tête. Bin, pas toute, mais presque, disons, de 7 à 27 ans. Et aussi un bout de quand j’avais 5 ans et que j’avais vue Mitsou qui passe le test du sida à la tévé et qui pleure même si elle sait d’avance qu’elle est séronégative.
Je repensais à mon début de vie, peut-être pour essayer de comprendre comment je suis devenue ce que je suis et surtout ce que je suis pas aujourd’hui. Je m’ennuie de mon enfance, je feel nostalgique. Je souhaiterais retrouver le confort de mon enfance enrobée de barbe à papa, j’ai jamais voulu devenir une adulte et ça me fait chier d’avoir à penser à faire mes impôts que je suis même pas capable de faire tusseule. Et pourtant, quand je suis un minimum honnête avec moi, je sais bin que j’étais une enfant totalement anxieuse, peut-être pire que maintenant. Mélancolique, inquiète, angoissée, même. J’avais peur que ma mère meurt, peur que mon oncle Robin meurt, peur que mon chat meurt, peur d’avoir la leucémie et perdre mes cheveux, peur d’aller à l’école. Dans les années 80, c’était moins populaire de droguer les enfants et c’est une chance pour moi sinon j’aurais été complètement stone. Antidépresseurs à fond, Ritalin pour déjeuner. Qui sait ce que ça aurait pu faire à mon petit cerveau en plein développement. Une crisse de chance que j’avais des bons résultats scolaires, une crises de chance que j’étais une bolée, parce que la première chose que j’ai su que ma mère avec su de mes profs en première année, c’était : « Sophy est toujours dans la lune. Sophy n’écoute pas en classe. Sophy semble ailleurs. » Jeune Sophy avait eu une drôle de réaction en apprenant cela. Sa maman lui avait dit ça sur un ton léger parce qu’elle savait que Jeune Sophy était toujours pardue dans son imaginaire d’enfant, que Jeune Sophy était souvent sur une autre planète moins plate que la vôtre qui est ennuyante comme le câlisse manne c’est pas parce que je regarde pas les profs que je les écoute pas. Mes yeux pis mes oreilles sont des organes INDÉPENDANTS, yeault. Pis les profs, je les écoute une fois, deux fois, mais quand ça fait huit fois qu’elles nous répètent la même ossetie d’affaire plate, je me permets totalement de m’évader dans mon imaginaire d’enfant. Oh que oui. Sans aucune gêne. Où pourrais-je aller, sinon? Et pourquoi vient-on me le reprocher? J’ai des bonnes notes, regarde! Tu vois bien que j’ai compris la patente?
Je revois mon premier jour de classe, en première année. Mon pupitre désigné est près de la fenêtre qui donne sur la cour arrière avec des arbres et des écureuils – parait que c’est excellent contre le déficit d’attention chez les enfants. Et je le vois. C’est lui. C’est clairement lui, il ressemble à personne d’autre, avec ses yeux doux de poisson triste, son dos un peu courbé. Mais pourquoi un garçon porterait le nom de Mélanie?
Rewind de kek semaines, au début de l’été. Ça fait peu de temps qu’on habite le quartier. Une grande maison au coin d’un cul-de-sac où jouer en sécurité sans casque protecteur est chose possible. Ma soeur (la petite) et ma cousine Caro sont pressées de me dire un scoop : « Tchèque le p’tit gars, là-bas. Il s’appelle Mélanie. » Meuh. J’te cré pas. « J’te l’jure, tchèque bin! » Le p’tit gars en question regarde les autres garçons jouer au baseball – ou la balle molle, en tout cas, un sport plate impliquant une balle, un gant et une batte. Quand la balle se retrouve sur notre terrain ou dans la cour à bois juste en arrière, c’est lui qui va la chercher. « Mélanie, va chercher la balle. » Le grand mèye l’a appelé Mélanie. Et Mélanie, c’est le laquais de la bande qui joue au baseball. Manne, un gars qui s’appelle Mélanie. Pourquoi?
Retour à la classe de première année. La prof gentille (j’en avais deux cette année-là), Micheline, s’approche de Mélanie et l’appelle « ma belle ». Oh. OH. Mélanie serait donc une fille? Ça répond à ma question. Deux jours plus tard, Mélanie était transférée en cheminement particulier.
Mélanie le p’tit gars habitait dans le même bloc que le p’tit Daniel, un des deux garçons de ma classe que ma mère gardait. Une fois, j’étais avec ma soeur (la petite) et le p’tit Francis, l’autre garçon. Je sais pas pourquoi on avait un pot de manger à poissons à ce moment-là, mais on avait un pot de manger à poissons et on avait dit à Mélanie que c’était des vitamines et on faisait semblant d’en manger. Ensuite, on s’est retournés pour faire autre chose, en fait, pour faire semblant de faire autre chose, parce qu’on surveillait Mélanie du coin de l’oeil. Et on l’a vue faire : elle a mangé des vitamines. Sans faire semblant. Des flocons rouges, bruns, et jaunes qui pusent la mort. Sans faire de grimace. Ses yeux se sont remplis d’eau, elle a commencé à respirer fort, trembler un peu, sa peau s’est mise à fendre, puis elle s’est transformée en genre de vélociraptor. Un monstre moyen-grand, à moitié haut comme ma maison, disons. Mélanie-Monstre nous a balayés avec sa queue. Plus pour nous tasser que pour nous faire mal, parce qu’elle avait d’autres humains à fouetter ce jour-là. À commencer par lui, juste là, Tibodeau-les-dents, le grand mèye qui a un drôle de tic nerveux avec sa tête, et qui envoyait tout le temps Mélanie chercher la balle, Mélanie le golden retriever. Mélanie-monstre broie Tibodeau entre ses serres. À terre : du sang, les dents. C’est ma mère qui va être contente, elle l’haït assez le Tibodeau qui brise nos arbustes parce qu’il prend pas la peine de les contourner, l’ostie d’épais. Pis sa mère, celle de qui on s’est fait dire de se méfier en arrivant dans la quartier parce qu’elle aurait supposément fait des procès à toute la rue, celle qui est venue engueuler la mienne, bin on espère qu’elle va passer sous les serres de Mélanie-Monstre, qui est en plus sa voisine de pallier. Mélanie-Monstre se dirige vers son bloc. Défonce le mur pour aller chercher sa mère pis sa blonde. C’était le premier modèle de famille homoparentale que j’ai connu. Brièvement connu : les deux madame-bigoudis sont mâchouillées puis recrachées. Madame Tibodeau se fait dérouler les boyaux. Et le père du p’tit Daniel aussi y passe, parce que Mélanie l’a souvent entendu engueuler son fils et l’humilier pour rien, avec l’aide de Madame Tibodeau, parfois. En plus. Mélanie-Monstre lance très haut dans les airs le papa du p’tit Daniel. Schroumpf-sfloush. Même son qu’une citrouille qui éclate (j’invente l’onomatopée, en passant). Mélanie-Monstre a fait un gros nettoyage. Le lendemain, elle continuais sa première année en cheminement particulier.
Je pense à ces souvenirs de début de vie et je dors toujours pas, alors je lis Événement miteux. Et j’aime ça, mais j’aime ça plus qu’avec un fucking pouce du Livre de faces, j’aime ça parce que ça me fait du bien à lire et ça vient rejoindre Jeune Sophy qui croyait devenir un jour quelqu’un d’important.

je me sentais bien
très tranquille
et ça me rappelait
quand j’étais tout petit
que je m’imaginais
devenir quelqu’un d’important
et que je me prenais au jeu

Frédéric Dumont, Événements miteux (Ta Mère)


Je pense que j’étais sur le point de m’endormir enfin quand Mathieu s’est mis à rigoler doucement pas fort. Je me suis mise à rigoler aussi, doucement, pas fort, un peu par mimétisme amoureux, un peu parce que je trouve toujours ça drôle de l’entendre rire en dormant. Je lui demande « tu ris? » il rit un peu hi hi et dit « oui » puis se retourne de bord hi hi et c’est là que je réalise qu’il m’a bavé dessus. Je ris un peu plus, parce que c’est cocasse hi hi et puis oh pouah c’est tout froid, je me retourne de bord, Mathieu se retourne de bord puis on se range comme des Tetris qui fittent puis je me souviens pas du reste.

11 commentaires:

Frédéric D. a dit...

AON!Content que ça te plaise, fille! Je suisse gêné.

Danger Ranger a dit...

!!!!!!!!!!!!!!!!!!

!!!!!!!!!!!!!!!!!!

!!!!!!!!!!!!!!!!!!

shit.

miam.

Danger Ranger a dit...

(Même histoire pour moi au primaire, ma prof de première année, avec des responsables choses de l'école, avaient convoqué ma mère, Stéphane est dans la lune, il ne suit pas, peut-être qu'il a que'que chose qui va pas... mais ce qui n'allait pas c'était que ça allait beaucoup trop lentement et débilement, je me désennuyais comme je pouvais.)

Lorazepam a dit...

@ Fredoune : Gêné? C'est tout ce que tu mérites. Ça t'apprendra à écrire de mingue!

@D. Ranger : Wah! De la grosse ponctuation! T'es comme l'Antémathieurseno!
Ah, kerisse. Je te comprends. Des années d'ennui! Combien de temps as-tu toffé ça? As-tu déjà été dans un groupe de bolés? En maternelle, on m'a fait voir l'orthopédagogue. Il pensait peut-être que j'étais autiste. Pff, je m'emmerdais tellement que j'aurais pu devenir autiste juste pour passer le temps.

Frédéric D. a dit...

Haha.

J'adore la dernière phrase.

Danger Ranger a dit...

Non j'ai jamais été dans un groupe de bollés. Je détestais les bollés autant que les autres.

Tommy a dit...

Fred est jainné! Quand l'orthopédagogue m'a demandé ce que je voulais faire dans la vie j'ai répondu gogo boy. Elle m'a demandé si je savais ce que c'était et malin j'ai répondu: un monsieur qui joue de la guitare (à la Ralph). De la guitare tout nu avec un chapeau de cowboy.

Ah, l'enfance de l'artiss!

swan_pr a dit...

je jouais à Mission Impossible en démontant et remontant mon stylo qui fait clic. Et je chantais la toune dans ma tête "tan tan tantantantan tan tan tan tan tantantantan, toudidouuuuuu, toudidouuuuu, toudidouuu, toudou". Et j'opérais mes grosses effaces Steadler à coeur ouvert. Et prenait le chemin le plus long pour me rendre à la maison (2 wins: retarder l'arriver, et croiser le moins de monde possible) Quelle époque de merde.

swan_pr a dit...

l'arrivée, bien sûr. argh.

Luc a dit...

Le primaire c'était l’éternité. L'éternité -1 c'était le secondaire. Rendu au CEGEP, on est pu capable, on décroche... faque on se trouve des jobs de marde qui deviennent éternité x100. Putain, y'a de quoi avoir besoin de penules...

Lorazepam a dit...

@Tommy : As-tu atteint ton rêve d'enfance? :)

@Swan : Mets-en! Tout ce temps passé à récolter des mardes de gomme à effacer au lieu de jouer avec des escargots dans ma cour. Triste.

@Luc : Je fais présentement mon gros possible pour éviter les penules. Je connais plus de gens qui en prennent que de gens qui n'en prennent pas. Je trouve ça quand même effrayant, je sais pas si j'ai raison...