jeudi 11 août 2011

Le soir où j’ai reçu le texto le plus troublant

Chogna : Veux-tu voir Jako dans sa tombe?
Sophy : OK. Comme ça, ça va être plus concret dans ma tête. Shoote par email.

Chogna : Yé un peu enflé, je le reconnaissais un peu mal au début, mais c’est pas si pire.

Sophy : Ayoye! T'as intitulé ton email « cadavre ». T’es tellement morbide full gothique!

Chogna : Hehe.

Sophy : Je suis peut-être pas dans le mood pour le voir ce soir. :( Je me sens trop fife.

Chogna : Quand tu veux, tsé.


Le jpeg est dans ma boîte de réception, et je l’ai pas encore regardé. Quand j’ai appris la mort de mon cousin par message texte, j’ai eu une sorte de vertige, je pensais tomber en bas de mes talons hauts. Faut dire que mes messages en provenance de Facebook arrivent souvent en pièces détachées, dans le désordre, et je dois alors assembler le casse-tête pour bien comprendre.

: { , ca va p .. .
(1/2) : { Chogna : salut ma cherie, tu reponds pas au tel., quand vas-tu a
(1/2) : { une boite vocale? .. es-tu assise? ……………………….
(2/1) : { Mon frere Jacques s’est pendu pis il s’est pas manque.
(2/2) voir
(2/2) ……
(2/2) mais


Je suis au Divan Orange avec Vécké et Mathieu, Propofol est rendu à sa troisième toune, et je viens de voir que j’ai manqué l’appel de Chogna, qui m’a ensuite envoyé un message sur Facebook. Oh mon Dieu. Jacques est mort. Chogna va pas bien. Et je suis même pas là pour répondre au téléphone qui est toujours à moins de 30 cm de moi. Malaise. Gros malaise. Je sors dehors. Non, je peux pas appeler ma cousine et jaser avec elle sur le trottoir à travers la foule. Je rentre et je dis à Mathieu que je peux pas rester parce que mon cousin s’est tué et que je veux rentrer chez moi tout de suite pour parler à Chogna. Je marche avec un drôle de buzz dans la tête. Je tombe même pas. J’ai pas verrouillé le clavier de mon téléphone et je me rends compte en arrivant que j’ai répondu à Chogna un beau message accidentel : « popopopoopoopop. » Pourquoi j’essaie de rester sérieuse dans des circonstances dramatiques alors que le hasard scrape tute?

On a jasé pas loin d’une heure. Elle m’a dit qu’elle n’allait pas si pire malgré le tragique de la situation. Ni elle ni sa famille ne sont en état de choc, mais elle est consciente que c’est une question de temps, qu’elle va bien finir par assimiler ce qui se passe et que les larmes et les grosses émotions vont remonter à la surface. On profite de cet étrange moment de suspension pour se dire des niaiseries et rire.

Jacques n’a pas laissé de note. Je pense qu’il savait qu’on saurait pourquoi. Pas besoin d’explications supplémentaires. Je sais bien que le suicide suscite souvent la colère et l’incompréhension, on se dit que personne n’a le droit de se supprimer, d’abandonner ses proches et les laisser tout seuls avec la vie. Peu importe qu’on ait des croyances religieuses ou pas, on décrète que la vie est trop précieuse pour qu’on ait le droit de juger de l’heure de notre mort ou de celle d’autrui. Avant, j’étais pas mal d’accord avec ça. Jusqu’à ce que je me demande si, justement, on serait pas la personne la mieux placée pour décider si on prend un Continue ou si on serait pas plutôt rendu à Game Over.


J’ai longtemps cru que j’étais en quelque sorte invincible face au suicide. Je me disais que peu importent les épreuves que la vie pourrait me chier dessus, je serais assez forte pour les traverser et rester vivante, vivante amochée ou flawless victory. Même la dure épreuve qu’est supposée être l’adolescence ne m’a pas fait changer d’idée. C’est tout récemment que s’est transformée ma perception de la vie, de la mort et surtout du suicide. Je sais toujours pas si je veux croire qu’il y a une vie après la mort, mais je commence à croire que c’est peut-être acceptable de décider de se tuer. Je pense à des gens que j’aime beaucoup et qui traînent avec eux une si grande souffrance. Je me pose des questions. Est-ce possible pour eux de s’en sortir, vont-ils toujours souffrir? S’ils décidaient d’en finir, est-ce que je leur en voudrais? N’aurait-on pas le droit de juger soi-même si notre vie est assez foutue, irréparable, insupportable pour avoir le droit de crever enfin? C’est sûr que c’est plus facile pour moi de pas lui en vouloir de s’être tué, je suis pas sa fille, sa mère, sa femme ou sa soeur. Je serais peut-être mon sereine avec le suicide de mon amoureux, par exemple. Mais je peux dire que maintenant, j’ai moins envie d’entendre les grands sages prétendre que la vie c’est sacré et qu’à cause de ça c’est notre devoir d’en profiter et d’en jouir à chaque instant chaque microseconde sans rien laisser passer et croquer dedans à belles dents. Jacques s’est peut-être pété les dents sur la vie.

Mon cousin était bipolaire. La première fois qu’il a voulu se tuer, il avait 16 ans. Sonia effectuait sa pisse matinale avant de partir pour la poly quand elle a entendu la détonation. Le coup de .12 a laissé des séquelles permanentes. Pas juste sur ses organes, mais dans nos esprits, le sien, surtout. Enfin, j’imagine. Tout ça, tout ce que je dis là, c’est peut-être juste dans ma tête. J’ai peut-être rien compris pantoute. Mais j’essaie, je travaille pour.

En tout cas, maintenant je le sais que je suis pas invincible. Je pourrais décider un jour que ça va faire, ça suffit, c’est trop, pis je me tue. Bang. Fini.

7 commentaires:

Lorazepam a dit...

Juste au cas : Non, ce n’est pas un appel à l’aide, je ne suis pas suicidaire, je vais bien, merci.

É. a dit...

Oui, mais j'espère dire aux gens qui agonisent des tripes qu'au lieu de se faire sauter le couvercle, on peut aussi foutre le camp et rouler en con partout, dormir sous les ponts, ne rien manger, manquer d'eau, baiser deux Polonaises dans l'aube dorée, se presque noyer dans un mètre d'eau, pogner la pneumonie, manger comme un roi pour une piasse, tourner le coin et être abasourdi par la beauté des Carpates, se jeter dans cinq ou six mers différentes, embrasser un chat errant, cuire des pâtes dans un cimetière devant le spectacle indicible d'un coucher de soleil cyrillique…

Doctorak, go! a dit...

On peut toujours partir au bout du monde, mais on ne peut jamais se quitter soi-même.

É. a dit...

Voilà exactement ce dont ont besoin les jeunes désespérés de la nation la plus suicidaire du monde : des psycho-poncifs à trois balles.

Lorazepam a dit...

É : Heureusement, ça fonctionne pour certains. Malheureusement, c'est inutile pour d'autres.

Doctorak : Je suis plutôt d'accord...

Luc a dit...

Toute mes condoléances. Beau billet. Quand on est mal, on s'en sacre de la couleur du couché de soleil acrylique...

Symon Douvil a dit...

C'est plus safe d'être sous le pont que dessus, la tentation est moins grandes, pis si tu meurs sous un pont c'est pas vraiment de ta faute. C'est plus safe de tenir son gun par l'embouchure que par la gachette, la tentation est moins grande pis si la balle pars c'est pas vraiment ta faute non plus. C'est plus de safe de vivre, la tentation est très grande, mais si tu meurs c'est habituellement pas vraiment de ta faute.