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vendredi 28 décembre 2012

Mon séjour dans la Vallée du gouffre

Suite et fin de mon carnet de voyage commencé ici.


Jeudi
J’ai décidé de me réfugier chez mes parents, en quarantaine. C’est l’endroit le plus proche où je peux me terrer, et Oli a la gentillesse de m’y amener. Je lui paie l’essence et je le mets sur mon testament — à condition que je ne meure pas endettée. J’ai dormi à peu près trois heures, j’ai peur d’avoir pogné le choléra, j’ai peur que mon chum crève dans une chambre d’hôtel, mais je vais quand même essayer de voir ça comme des vacances, comme une opportunité d’aller voir mes parents et visiter la nature mi-sauvage mi-domptée. Si mon système immunitaire n’assure pas, je pourrai toujours monopoliser une seule des deux salles de bain afin d’éviter de contaminer mes parents. Dans tous les cas, je pourrai avoir la paix, me reposer, rêvasser, écrire dans le solarium avec les chats. Mais j’avais oublié que mes soeurs viennent visiter mes parents durant la longue fin de semaine. Hum. Bon, je vais faire avec.

En route, j’essaie de me détendre. La loi 78 vient d’être adoptée pis ça me donne l’impression dégueuse de vivre maintenant dans un pays hostile, je suis pas chez moi pantoute. J’arrive chez mes parents. Leur tévé HD diffuse les nouvelles de Tévéya. Mon père est content. Il dit que ça va ramasser les crottés. Heille! Ta fille est une crottée! Ça te fait quoi d’apprendre ça? Penses-tu qu’il faut me sacrer en prison?

Ça part mal pour mes plans de relaxer dans le fond des bois.

Mathieu m’a écrit. Il se sent un peu mieux, mais il va dormir une autre nuit à l’hôtel et se rendre à Montréal le lendemain. Il peut pas me parler longtemps parce qu'il y a une équipe de tournage de Vision Mondiale dans sa chambre d'hôtel. Aon, mon chum va survivre. Au moins une bonne nouvelle!


Vendredi
Ma soeur (la grosse) arrive avec Elmo, sa chatte gériatrique. Elmo n’aime pas Moufie, la jeune chatte de mes parents, alors elle monte à l’étage pour se cacher dans une chambre. Une marche à la fois. Pas vite. Elmo a le poids de la vie sur ses petites pattes frêles. Mais elle est toffe. À 15 ans, elle a dépassé l’espérance de vie que le vétérinaire lui avait prédit à cause de ses problèmes cardiaques. Elmo continue.

Plus tard, l’autre soeur avec arrive avec mon neveu préféré. Elle est accompagnée de son nouveau chum, qui est aussi l’ex de notre cousine. Ça fait un peu Watatatow, mais c’est pas grave. Yé bin fin, pis au moins on le connait déjà, faque on sait que c’est pas un psychopathe.

Durant le souper, ma famille insiste pour que je reste à table, même si j’ai déjà mangé. Je fais un effort, je vais les rejoindre dans le solarium. Il n’y a pas de chaise pour moi, alors je m’assois sur la balançoire juste à côté. Discussion au sujet d’un membre de la famille qui a un trouble alimentaire. Gros procès. J’aimerais ça leur dire de fermer leur djeule, mais je traîne une fatigue mentale depuis trop longtemps, et une fatigue physique vient de s’ajouter à ça. Je quitte, personne semble s’en apercevoir.

Plus tard, on fait un feu. Discussion sur la hausse. Ah, mais oui, fallait bien que ça arrive. Le nouveau beau-frère est un peu fâché contre les carrés rouges et il déteste Gabriel Nadeau-Dubois, mais il a un peu de misère à m’expliquer pourquoi. En jasant avec, je lui fais remarquer qu’au fond, il est lui aussi en faveur la gratuité scolaire. Comme moi, il pense que tout le monde devrait avoir accès aux études supérieures. Manne, toi aussi tu devrais porter le carré rouge! Par bonheur, la discussion ne vire pas à l’engueulade. Faut dire que mon père n’est pas là pour me poker avec son Richard Martineau. Je suis convaincue qu’il a décidé de l’aimer juste pour me faire chier…

OMG, UN BARBEAU!

Ça, je voulais que ça arrive. Je voulais apprivoiser les hannetons, c’était un de mes buts de l’été — heille, ris pas de mes ambitions —, parce que les hannetons sont les beubittes qui m’ont le plus terrorisée durant mon enfance. En écrivant un texte sur eux, je me suis dit qu’astheure que je les aime et les connais mieux, je veux cesser d’éprouver de la peur et du dégoût quand j’en vois. Je veux être capable de les toucher, de les apprécier. Alors voilà ma chance de tester où j’en suis dans tout ça.

Je l’attrape avec le pot à insectes du Neveu. Pas trop dur comme opération, les hannetons sont assez lents. Ensuite, je le regarde pendant un petit moment. Je l’apprivoise dans ma tête. Je me demande si je le trouve beau. Est-ce qu’il est beau? Mais oui, il est beau! Là, ça devient une évidence. Je le laisse tomber dans ma main. Ses pattes griffues ne m’incommodent pas une crisse de seconde. Je trouve qu’il a une belle tite face de barbeau. Oh! Il a du pouel sul chest! Fanny, regarde! Comme le premier homme de ta vie, George Michael! Je vais l’appeler George. George Barbeau. Ma soeur aussi l'a flatté. Je l'ai libéré parce que je commençais à m'attacher pas mal. Quelques minutes plus tard, un autre hanneton a atterri dans la chevelure de mon autre soeur (la petite). J'ai dit bouge pas, fille, pis je l'ai débarrassée du monstre d'un geste viril mais tendre.

J'ai pus peur de rien.


Samedi

Mon espoir grandit : j’ai toujours pas la gastro. Top shape. Mais ça fait deux jours que j'hallucine une odeur de renvou, comme si elle était restée collée dans mes nasaux. Je pense que j'ai subi un vrai traumatisme olfactif.

Le Neveu pis moi on part donc en expédition! On veut trouver des traces du limbo, cet être mythique dont on entend parler depuis assez longtemps, là, wo, c’t’assez, yé temps qu’on le trouve. On veut des preuves de son existence.

La première fois que notre père a fait mention du limbo, mes soeurs pis moi on est parties à rire. On se disait ça y est, le pére est saoul. On revenait en char du chalet de ma cousine Janie — dans le temps c’était correct de conduire un peu saoul —et il faisait très noir, et comme dans les bois y’a pas de lampadaires, mon père pouvait nous faire croire n’importe quoi. Il a un peu dévié de la route, frôlant le précipice à notre gauche — ma mère, qui a bin gros le vertige, paniquait un peu — pis il a lâché un : « WEUP! Je viens de voir un limbo. » (lol) Que c’est ça? « Un limbo, c’t’un lièvre avec une dent en or. » (gros LOL) Plus tard, j’ai fini par demander à mononc Robin s’il savait c’est quoi un limbo. « Bin c’t’un lièvre ek une dent en or, crisse. Tu connais pas ça?! » C’est là que je me suis dit qu’il fallait enquêter.

Maintenant que Le Neveu a enfin l’âge de prendre part à des activités dangereuses, le timing est bon pour aller se parde dans le bois. On s’équipe : son pot à insectes (d’un coup qu’on verrait des beubittes étranges), une loupe pour analyser les traces minuscules suspectes, des bâtons magiques pour marcher plus vite, des barres granola, de l’eau, un sifflet, un carnet de notes, un iPod pour prendre des photos, pis du poivre de Cayenne (d’un coup que).

On a trouvé : une couleuvre écrapou.

En soirée, on décide d’aller au traditionnel concert de crapauds. Les anoures ont l’habitude de se produire gratuitement à chaque nuit durant quelques semaines, et à chaque représentation, je vis un grand moment. En plus, c’est vraiment tout près de chez mes parents. On marche quelque minutes, on prend un chemin INTERDIT D’ACCÈS - PAS RESPONSABLE DES ACCIDENTS, on descend une côte, pis on s’assoit sur la galerie du minuscule chalet de Madame Voorhees. Pis là, on se trouve à être drette en face d’un touptit lac tranquille. Tranquille en apparence, parce qu’on sait que ça grouille de vie, ce milieu là. J’arrive là avec Le Neveu, ma soeur Fanny et notre mère. Les crapauds interrompent toujours leur show quand des spectateurs arrivent. Il faut s’excuser, puis leur laisser le temps de reprendre le beat. On reste silencieux durant quelques minutes, dans la pénombre. Puis… WOUP, WOUP, WOUP… BRRRRRR. On les entend! Pseudacris crucifer et Bufo americanus  nous font un bon jam. Crisse que c’est beau. On les écoute en silence, admiratifs, presque méditatifs. Pendant un instant, je sens qu’il n’y a que ça qui compte, je suis là, avec eux, ma famille et les anoures, qui sont aussi ma famille, on est entourés d’arbres résineux qui sentent bon et découpent le ciel comme des démons tordus, la lune brille un touptit peu, juste pour dire, pas du tout éblouissante parce qu'on n'est pas à un fucking show de Pink Floyd, le ciel est rosé à l’ouest, presque noir à l’est, pis même les maringouins n’osent pas faire chier. Tout est parfait.


Le reste de la semaine, un peu dans le désordre...

Là j’y vais de mémoire, je me souviens pas exactement dans quel ordre ni quel jour les prochains événements sont arrivés, parce que c’est pas vrai que je tiens un carnet de voyage quand je vais dans la Vallée du Gouffre, pis de toutes manières, t’étais même pas là faque ça crisse eurien.

(J'ai hésité avant d'écrire le mot « événements », parce que je suis pas encore sûre si les prochaines lignes en contiendront réellement.)

Après le souper, je demande au Neveu si ça lui tente d’aller chez Robin à pied, et il accepte sans aucune hésitation. Le Neveu, yé toujours partant pour faire des affaires avec matante Monstre. C’est moué, ça, matante Monstre. J’ai héritée de ce doux nom parce que je fus longtemps l’épouse de Patrick Monstre, et peut-être un peu parce que face au reste du monde, Le Neveu pis moi on s’est toujours pris pour des extraterrestres, des monstres, des créatures d’ailleurs. Patrick a gagné ce titre parce que la première fois qu’il a vu Le Neveu, âgé de deux ans et demi, il avait joué au monstre avec lui. Les enfants avaient eu bin du fonne. Cet événement — oh! en voilà un! — s’est imprégné dans le cerveau tout neuf du Neveu, qui n’a jamais cessé d’utiliser ce surnom.

Se rendre au village à partir de chez mes parents, c’est une grosse demi-heure de marche. On aurait pu se prendre un chocobo pour aller plus vite, mais on n’était pas pressés, on voulait regarder le paysage, jaser, prendre des photos. Ma mère était bin inquiète qu’on marche sul bord de la 381, mais je lui ai dit qu’on serait encore plus prudents que des vieux chats. Ma mère a toujours peur qu’il nous arrive des affaires, on dirait qu’elle a même peur qu’il nous arrive des affaires le fonne. Pour calmer ses inquiétudes, ma maman s’est rendue chez Robin en voiture, avec ma soeur (la grosse), et elles nous attendaient là qu’on est est arrivés à destination. On n’a pas regretté d’avoir pris notre temps, on s’est gâté les oreilles avec des concerts de crapauds, gâté les yeux avec les beaux paysages de montagnes explosées et les ruminants et les équidés et tussortes de belles affaires de la campagne. Pis ça sentait bon. Chez Robin, ça sentait la Export A. Odeur réconfortante que je peux juste associer à Robin. Fanny aime pas ça, elle va sûrement pas vouloir passer la soirée dans l’appart plein de boucane, mais pour l’instant elle veut pas partir, on a trop de fonne à écouter Robin nous expliquer l’importance de se mettre chum avec la police pis les Hell’s. « Comme ça, t’auras jama d’troube. » Ma soeur hurle de rire. Littéralement. Ma soeur crie vraiment comme une dingue quand elle rit. Des fois ça me fait mal aux oreilles. En tout cas, c’est pas grave, parce qu’on a beaucoup trop de pliaisir pour que je me plaigne.

Le lendemain, Le Neveu pis moi on a un peu exploré la rivière. On voulait faire nos coureurs des bois, encore, mais en version riverains. On saute sur les roches — nous autres on sait sur quelles roches marcher pour pas se planter — pis on se pogne après des branches — nous autres on sait à quelles branches s’agripper pour pas qu’elles nous cassent entre les mains — pis on scrute la faune entomologique qui entoure le cour d’eau — on a spotté des dolomèdes, les plus grosses araignées du Québec — pis on essaie de pas sniffer de mouches — ça, je sais pas encore comment l’éviter complètement. Nous autres on est des explorateurs de régions semi-sauvages pis on n’écrase pas les araignées quand on court dans le bois.

J’aime beaucoup ma famille, mais ça me demande pas mal d’énergie de passer des journées entières avec elle. Les parents, les soeurs, les beaux frères, pis même les voisins des fois, ça fait du monde en crisse. C’est avec mon neveu que j’ai la plus belle complicité, et c’est un peu sa présence qui a sauvé ma semaine, autrement je me serais sentie pas mal seule parmi tout ce monde. OK, je me suis évité la gastro de Mathieu. Mais un très long week-end en famille, c’est un peu comme une maladie. Peut-être que je me fais des accroires, mais dans ma tête, la famille est supposée être un milieu confortable comme un pyjama XL. Quand je m’y retrouve, j’ai souvent l’impression d’être une étrangère. J’imagine que c’est l’adolescence qui fait ça. Paraît que ça peut durer longtemps.


Jeudi

Fanny pis moi on remplit son char de nos bagages, et quand tout est prêt, qu’on a fait nos beubailles aux parents, on met Elmo dans sa cage de transport et on retourne vers la grand’ville.

La route était belle, on a vu le soleil se coucher doucement. On a chanté du Wham! pis notre toune de duo, Marcia Baila. Plus on approchait de Montréal, plus je sentais monter l’angoisse. J’étais fatiguée et j’avais hâte d’être chez moi, mais j’avais pas l’impression de me rapprocher de chez moi. Mathieu m’attendait au métro Longueuil. Il s’avait que j’avais peur de croiser des grosses polices dans notre ville pleine de grosses polices. J’avais peur parce que tout le monde se faisait arrêter par la police, tout le monde, tout le temps, même le soundman de Fred Pellerin s’est fait arrêter par la police. Pis moi, j’ai un carré rouge pis une face louche, pis je refuse d’enlever mon carré rouge, et je refuse aussi d’enlever ma face louche. 

Mathieu pis moi on s’est mis en mode invésibe pis on est rentrés au Manoir deluxe sans problèmes. Po était douce et sentait bon comme une botte de foin charlevoisien.

mardi 20 novembre 2012

La mort de Minoune et autres histoires de chattes


Lora Zepam et les chattes de sa vie, par Clara B.

Avant ma naissance, mes parents ont eu une chatte siamoise. La Minoune, qu’elle s’appelait. Mon père l’aimait bin gros, pis elle est morte dans ses bras. Ça l’a tant bouleversé qu’il n’a pas pu dormir de la nuit. Quand ma mère me racontait ça, elle avait l’air de trouver ça un peu exagéré de la part de mon père, de trouver ça drôle qu’il soit emo. J’ai jamais eu l’impression que ma mère s’attachait beaucoup à nos animaux. Elle les flattait peu, sauf quand ils étaient très jeunes et irrésistibles avec leur face de Cute Overload. Mon père, lui, il est du genre à travailler debout à sa table à dessin parce que mon chat est couché sur sa chaise. On dirait bin que mon père, c’est mon père, han.

Un peu avant que mes parents ne s’installent définitivement dans Charlevoix, mon papa avait trouvé un emploi là-bas. Il passait la semaine au chalet et revenait nous voir à Québec-Vile durant la fin de semaine. Le voisin du chalet a toujours eu des chats pour dératiser sa grange. Il s’y forme une micro colonie de chats — ou plutôt de chattes, les matous ayant tendance à s’exiler pour aller fourrer ailleurs ou à mourir sur la 381 — qui chassent le petit gibier et nous quêtent pour le reste. Je crois que leur espérance de vie se limite à environ quatre ou cinq ans maximum, l’âge à laquelle Améthyste, la maman de Po, est disparue dans la nature. Ma famille et moi avons toujours eu l’habitude d’apprivoiser les chats du voisin et de leur donner des restes de table comestibles pour eux, ce qui inclut les délicieuses entrailles des truites qu’on pêchait à la rivière. Bref, les chats ont toujours préféré chiller autour du chalet que dans leur résidence officielle. Mais cette année-là, quand mon papa vivait au chalet presque à temps plein, il y avait trois nouveaux chatons pour remplacer La Marbrée, qui avait disparue un peu après Améthyste. Je dis trois mais au début ils étaient quatre, sauf que la plus poquée de la gang n’a pas survécu deux jours. J’avais pourtant dit au voisin que la petite tigrée — je l’avais appelée Twiggy — était malade et contagieuse, qu’elle devait être isolée des autres. « Ah, bah non! A doit avoir eu une paille dans l’oeil! » De kessé? Une paille? Pis c’est pour ça qu’elle a du mal à tenir sur ses pattes, qu’elle éternue, morve, pleure? Deux jours plus tard, la chatonne avait disparue — les chats qui meurent dans la nature ne laissent pas souvent de trace — et les trois autres chatons avaient les yeux et le nez pleins de pus. La plus affectée, c’était Moufie, une belle angora bicolore aux yeux verts full eye-liner. Une fois, elle avait tellement de pus dans les yeux qu’elle ne voyait plus où elle s’en allait. Ma soeur (la petite) et moi on s’occupait d’eux du mieux qu’on pouvait, on nettoyait leurs yeux à tous les jours quand on allait au chalet. Je trouvais ça triste, moi. Je pense que je suis trop sensible pour la campagne. Ça m’a toujours traumatisée de voir des animaux souffrir sans pouvoir intervenir.

Il me semble que la vie des chats de ferme est juste un peu plus soft que celle des chats de ruelles : chaque jour est un combat, et l’intervention humaine est plutôt rare dans la courte vie de ces petits fauves qui devront se réparer tout seuls en cas de blessure ou maladie. Les chats de ferme, tout comme les animaux de boucherie, sont des choses remplaçables, il ne faut pas s’attacher à eux. On a bien essayé de me rentrer ça dans la tête, rien à faire. Le nombre de fois où j’ai demandé à mes parents qu’on soigne un chat malade. Où j’ai fouillé le frigo pour trouver de la nourriture potable pour les plus maigres de la gang. Mais j’ai jamais pu convaincre personne de faire soigner un chat de ferme par un vétérinaire. On dépense pas d’argent pour ces animaux-là, weyons. Pas pour cette sous-catégorie d’animaux. C’est pour ça que j’étais un peu surprise quand mon père m’a appelée du chalet pour me demander ce qu’il pouvait faire pour Moufie, qui avait l’air vraiment mal en point. Il était prêt à l’emmener chez le vétérinaire, même si ça représentait une dépense un peu folle. Ma mère trouvait que ça n’avait pas d’allure qu’on débourse le peu de cash qu’on avait pour soigner le chat du voisin. « C’est pas à nous autres à payer pour ça, c’est même pas notre chat! » Mon papa, lui, trouvait ça trop triste de la voir souffrante. Je me souviens plus ce qu’on a fini par faire, mais je sais que Moufie a survécu à cet épisode ainsi qu’à quelques autres plus bénins, la rhinotrachéite ne se guérissant jamais complètement. Ce que j’avais retenu de ça, c’est que mon père est probablement plus sensible que ma mère à la souffrance animale, ou alors qu’il est plus enclin à intervenir. Je comprends très bien son insomnie après la mort de sa tendre Minoune.

Cet été, quand j’ai appelé ma mère pour lui dire que Po était hospitalisée et que je pouvais pas assumer les frais immédiatement, elle m’a dit que ça valait peut-être pas la peine de payer pour la faire soigner. Vu son âge, pis vu ma situation financière. J’en revenais pas que ma mère me parle d’euthanasie comme si c’était une option. Po était pas en train de vomir du sang, secouée par des spasmes de possédée. Po avait une cystite, et ça traite, et elle fait de l’hyperthyroïdie, et ça se traite aussi. Je vais pas transformer Po en mort-vivant, je vais pas lui faire subir des chirurgies expérimentales qui coûte 10 000$. Sauf que ma mère s’inquiète pour mes finances. Moi aussi, mais je m’en fais pas mal plus pour ma chatte. Ça fait des années que ma mère n’a pas vu Po, elle sait pas qu’on passe nos journées ensemble, qu’on est pas mal en amour-fusion depuis depuis la mort de Chechou. Elle se doute peut-être pas de l’attachement que j’ai pour ma vieille minoune, que cet attachement s’intensifie toujours plus avec le temps. Mais ma mère est loin d’être insensible. D’abord, elle m’a prêté 500$ pour que je puisse payer ma première facture de vet. Sans me faire sentir cheap. Sans laisser sous-entendre que je pourrai jamais la rembourser de ma vie parce que je suis trop pauvre et irresponsable et pas débrouillarde. Pis ma mère, elle s’inquiétait pas mal quand sa jeune chatte a fait une fugue l’autre jour! Parce que mes parents aussi sont rendus avec une chatte, astheure. Un rejeton de Mini-Po qu’ils ont adopté l’hiver dernier. Elle est née le 11 septembre. Ma mère a noté la date, elle suit attentivement les grossesses de Mini-Po. Leur jeune chatte est bicolore et s’est donc mérité le nom de Moufie II. Une belle minoune hyperactive qui suit mes parents partout, un vrai chat de poche. Moufie II m’a fait réaliser que ma mère est plus protectrice que je ne l’aurais cru. Elle a peur que sa jeune minoune se fasse frapper par un char, attaquer par une bête sauvage, tirer par un chasseur, ou encore qu’elle attrape des vers en mangeant des oiseaux. Maman, tu peux y donner du lousse, tsé. Moufie va pas se faire bouffer par un étchureu.

Ma mère, elle a du coeur. L’autre jour elle m’a appelée pour me dire qu’elle avait pris une décision. « Je va faire opérer Mini-Po. » AON. Mini-Po, mon amour impossible, la chatte sauvage de mon coeur. Ça fait si longtemps que je gosse mes parents pour qu’ils la kidnappent et la fasse opérer. Cette minuscule chatte enchaîne les grossesses sans prendre de break. C’est pas créyabe, tous les chats qui débordent de sa chatte. Et ils deviennent tous plus gros qu’elle, avant même d’être sevrés, parfois. Je disais à mes parents que le voisin, il s’en sacre de Mini-Po, je les encourageais à la prendre en charge. Si elle est stérilisée, elle pourra poursuivre sa vie palpitante de chatte sauvage apprivoisée, mais sans le fardeau de la maternité. Faque là, ma mère essaie de trouver le bon moment pour l’envoyer à la clinique. Dès que ses petits derniers seront sevrés. Faque ma mère va prendre les responsabilités que son voisin millionnaire veut pas assumer. Je l’ai déjà dit, j’ai grandi dans une famille de Barbapapas.



Le 31 octobre, ça a fait trois ans que Chechou est morte. C’était juste un animal, oué. Mais je me souviens parfaitement de la texture de son poil, de ses miaulements en « rwouar » quand elle ronronnait, de sa façon de se crisser violemment par terre pour se rouler quand on la flattait, je me souviens comment elle chassait des proies imaginaires sur le plancher de la cuisine, de ses trips de droyes avec les autres chattes, de sa manie de se coucher sous les draps pour former un petit tas, de ses séances de toilettage passionné avec Po. Et je me souviens que j’avais très mal dormi quand elle est morte à 160 km de moi.

*


La magnifique illustration est de Clara B. Je trippe sur ses dessins, qui sont un parfait mélange de quioute et de morbide, et quand je lui ai demandé si elle aimerait illustrer une de mes histoires de chats — elle aussi c’est une folle aux chats — elle a gentiment accepté et m’a DONNÉ le dessin quand elle est passée me voir à l’Expozine samedi! En plus d’une impression de ce dessin! C’était encore ma fête!  J'étais si émue. Si vous voulez lui acheter des impressions, n’hésitez pas à la contacter, elle est charmante et douce comme des bonbons au caramel.

mardi 23 octobre 2012

C’est la saison des chattes mortes


Mes parents ont trouvé Mini-Po inanimée sur la 381. Ma maman m’a appelée ce soir pour m’apprendre la triste nouvelle. On parlait d’Elmo, de Fanny qui a pris congé pour enterrer la dépouille et faire son deuil. Et elle m’annonce ça, désolée. Ma maman sait que je suis très attachée à la Mini-Po.

Mais c’est plus triste que ça. Parce que Mini-Po a pondu sa dernière portée de chatons au début du mois de septembre. Ils ne sortent pas encore de leur cachette dans la grange, mais mon papa leur apporte de la nourriture molle. Je voudrais donc me téléporter sur place... J’espère qu’ils pourront survivre. Et se débrouiller sans éducation maternelle.

J’avais hâte de retourner chez mes parents entre autres pour voir Mini-Po, mais c’est pas arrivé, j’ai passé tout l’été à Mourial, ville de béton. Ça me fait beaucoup de peine d’apprendre la mort de Mini-Po, la chatte avec qui j’aurais voulu vivre, mais à qui j’aurais jamais osé enlever sa liberté. Au moins, je me console en me disant qu’elle a vécu une belle vie. La liberté, la vie sauvage et palpitante, avec les avantages de la domestication. À chaque fois que j’allais chez mes parents, je la faisais entrer dans la maison et je lui trouvais un snack dans le frigo. Les croquettes, c’est bien pratique, mais c’est un peu plate pour une belle sauvagesse.

Mini-Po, j’ignore d’où elle vient. Durant l’été 2008, le seul été de ma vie où j’ai pas pu aller dans la Vallée du Gouffre parce que j’avais une job diurne qui me fuckait le système, quatre petits chatons sont apparus dans la grange du voisin. Deux chattes écaille de tortue, une tabby calico, et l’autre, j’ai aucun souvenir de l’autre. Son existence a dû être très brève. Le voisin en a gardée une dans sa maison de l’autre côté de la rivière, et les deux autres passaient beaucoup de temps chez mes parents, et toute la famille était sous le charme de ces chattes étranges aux yeux un peu trop grands. Mes parents, mes soeurs, mon neveu, tout le monde me disait : « Sophy! Y’a une chatte ici qui ressemble à Po, on l’a appelée Mini-Po! » Ouais, c’est comme ça qu’elle a hérité de son nom un peu ridicule. Après coup, je me dis qu’elle aurait dû s’appeler Nano-Po tant elle était minuscule.

J’ignore d’où vient Mini-Po, mais je suis certaine qu’elle vient d’une autre planète. Ces chattes extra-terrestres étaient trop belles pour la planète Terre. Mini-Po était si quioute qu’on lui pardonnait tout, même quand elle volait une truite à mon père, même quand elle tuait un bébé pic adorable. Même quand on la surprenait avec un écureuil volant dans la gueule (depuis quand y’a des écureuils volants ici?!). 

J’ignore où est rendu Mini-Po. Petit tas de viande sur le bord de la 381.

Lora Zepam : Mais pourquoi les chats meurent? Pourquoi? Ils ne méritent pas ça. Ou alors, la vie sur Terre est indigne d'eux, et ils vont au Paradis?

Darnziak : Il n'y a pas de raison. La vie pue. 
Les chats devraient rester dans l'éther. On serait bien avec eux, là-bas. 

Après à la fin, quand on va traverser le glacier, 
on va retrouver tous nos amis sans exception
et nos chats seront avec nous.

Dans l'éther.

Lora Zepam : Oui. *_* Oui, c'est ça qu'il faut.

Darnziak : Pensons aux chats en vie.
Aimons-les.
J'entends derrière moi la langue de Chi qui aspire de l'eau. 
Ça fait sccclirrp, sccclirrp, sccclirrp, sccclirrp.

Lora Zepam : Po dort devant moi. Elle fait des p'tits mgnnn.

Darnziak : Un jour on va les perdre, mais aujourd'hui ils sont là.
Aujourd'hui nous aussi on est en vie. 

Nos chats vont nous flatter pour nous consoler.

On va ronronner sans que ça paraisse. Un moteur en silence.

Lora Zepam : Ma mère a dit que les chats vont au Paradis. J'ai dit que si les chats sont pas admis au Paradis, je veux pas y aller.



Est-ce que ma vision des chats est trop romantique?

C’est pas grave. C’est jamais grave.